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De quoi les indigènes me parlent ...

Il y avait peu de livres, pas de bibliothèque dans la maison, une télévision longtemps en noir et blanc qui trônait dans la cuisine. Télè 7 jours disait le gros de l'intrigue si nous avions manqué le début. Le carré blanc interdisait de regarder Les Rois maudits et Angélique et le sultan. La mort d'Edouard d'Angleterre par l'intromission d'un fer rouge dans le conduit anal protégé par un entonnoir de cuivre pour éviter toutes brûlures visibles ou les coups de fouets sur le dos très nu de la doublure de Michelle Mercier n'étaient pas pour les enfants. En revanche il était bien normal de voir l'étalon monter la jument ou la chienne mettre bas. J'accompagnais mon grand père à la chasse et tirais les pigeons. Je tuais aussi les canards, enfermés dans un sac de sport. Je pausais le cou qui dépassait sur un billot et le tranchait d'un coup de hache. L'amusant était de voir ce corps décapité sauter du sac dés l'ouverture zigzagant encore quelques mètres. Est-ce pour cela que j'aime l'Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade, de Regnaud?

Mais à cette époque Orsay n'était pas ouvert, les bordels avaient déjà fermés . Les pages dessous du catalogue de la Redoute mais surtout ceux des trois Suisses laissaient deviner d'avantageux tempéraments sous le coton plutôt que sous la dentelle.
Les prêtres étaient ouvriers et ocuméniques. Ils portaient des jeans, fumaient la pipe et jouaient au foot. Si prés de Tésé et de Vatican 2, ils avaient remisés images et statues à la sacristie. Les enfants avaient repeint les voûtes de la petite église néo romane en couleurs vives. Les bigotes ne regrettaient qu'un peu le vieux curé Jacquet et sa soutane lustrée de crasse. Elles ne perdaient pas au change. Les jeunes curés du diocèse qui se relayaient pour apporter la bonne parole au village ne parlaient plus le latin mais avaient la mine fraîche.
Plus de christ saignant en croix ni de madeleine à ses pieds. Le chemin de croix saint sulpicien fut remplacé par des planchettes de noyer en forme de croix un peu molles dont le centre était doré à la feuille, le tout verni brillant. Aussi brillant que le formica de la table de la cuisine et que la tubulure des nouvelles chaises recouvertes de skaï échangées contre la vieille table de ferme et ses chaises paillées. Tout le monde s'y retrouvait, les paysans voulaient du moderne dans leurs chaumières et les classes moyennes cherchaient de l'ancien et de l'authentique pour leurs immeubles!
Toujours est-il qu'il me fallu attendre Barabbas pour voir ma première scène de flagellation Anthony Quinn torse nu entouré de romains court vêtus voilà qui forme le goût et donne celui de l'iconographie religieuse. Ces images diffusées une veille de vendredi saint m'ont marquées au point que je me souviens encore du cauchemar qui en a suivit et des discussions familiales. Ma mère n'aurait pas due me laissée regarder ça dans la cuisine alors que les autres jouaient aux cartes dans la salle à manger!!!
Je n'ai pas attendu la révolte du Boonti pour m'émouvoir devant pareilles scènes. Il y avait peu de livres à la maison mais ma Grand-mère était tout de même abonnée à France loisir ! A côté des dictionnaires, pour vérifier l'orthographe et faire les mots croisés, du guide des graines Clause pour connaître le meilleur moment pour planter et tailler, du Larousse de la cuisine pour trouver des idées et les proportions exactes pour les pâtisseries de fête - il y en avait très souvent des fêtes! Il y avait encore une bible et un Larousse médical.
Cette bible non illustrée, héritée du grand oncle vivant en suisse était finalement moins intéressante que mon livre de catéchisme qui l'était moins encore que le Larousse médical avec ses kyrielles de maladies rares roses et rouges et purulentes.
C'est dans un entre deux que j'ai vu pour la première fois un homme nu, pas en vrai, pour cela il a fallu attendre plus longtemps et les douches obligatoires au collège, après le sport ou notre professeur se douchait naturellement avec ses élèves et ou un redoublant qui en avait une grosse avec plein de poil roulait des mécaniques. Nous étions tous fascinés par cette promesse d'avenir moi peut-être plus que d'autres.
Sous couvert de sérieux et d'étude ce sont des sauvages que j'ai vu nus en premier, pas malades mais couverts de points blancs peints sur leurs corps bruns ou mieux encore en train de se coiffer entre hommes assis les jambes écartées. Cette petite encyclopédie, ces images de tribu aborigène m'a irrémédiablement donné le goût pour les l'exotisme.
Quelques années plus tard j'ai trouvé dans le bureau de mon grand père une collection d'images de femmes à poil, photos en noir et blanc très usées de bordel colonial au milieu des vues de scènes typiques très colorées du Maroc.

Ainsi vont les images qui se mélangent qui se collent les unes aux autres et se superposent.

Claude-Hubert Tatot
Janvier 2014

 


© texte Claude Hubert Tatot / Collectif indigène,
defense de reproduction même partielle.